Déclaration de Berlin de l’AMM sur le racisme dans la médecine


Adoptée par la 73ème Assemblée générale de l’AMM, Berlin, Allemagne, octobre 2022

 

PRÉAMBULE

Le racisme est ancré dans l’idée fausse selon laquelle les êtres humains peuvent être classés comme supérieurs ou inférieurs sur la base de traits physiques hérités. Cette construction sociale nocive n’a aucune réalité biologique. Toutefois les idées et les politiques racistes ont été utilisées tout au long de l’histoire et le sont encore pour justifier, perpétuer et soutenir des traitements inéquitables entre les personnes.

Bien que les races n’existent pas au sens génétique, dans certaines cultures les catégories raciales sont employées en tant que formes d’expression ou d’identité culturelle ou comme traduction d’expériences historiques partagées. C’est l’un des aspects des concepts « d’ethnicité » ou « d’ascendance ».

Reconnaissant que les termes « race » et « racial » ont des connotations différentes dans différents contextes linguistiques et culturels, ces termes sont utilisés tout au long du présent document pour décrire des catégories construites socialement et non une réalité biologique.

Bien que l’assimilation de catégories raciales à des caractéristiques biologiques ou génétiques n’ait pas de base scientifique, les conséquences délétères de la discrimination raciale sur les populations historiquement marginalisées et minorisées sont bien documentées. L’expérience du racisme sous toutes ses formes : interpersonnel, institutionnel, systémique, est reconnue comme déterminant social de la santé et moteur d’inégalités de santé persistantes, comme l’indique la Déclaration d’Oslo de l’AMM sur les déterminants sociaux de la santé. Ces inégalités peuvent être renforcées par d’autres facteurs comme l’origine nationale, l’âge, le genre, l’orientation sexuelle, la religion, le statut socioéconomique, le handicap, etc. Les personnes qui subissent le racisme subissent aussi souvent d’autres déterminants sociaux de la santé.

La violence et les préjugés raciaux, la discrimination au logement et à l’emploi, les inégalités dans l’éducation et les soins de santé, l’injustice environnementale, les microagressions du quotidien, les écarts de salaire et les traumatismes intergénérationnels hérités que connaissent les personnes qui font l’objet de racisme sont parmi les nombreux facteurs qui peuvent porter atteinte à leur santé et qui illustrent en quoi le racisme pose un grave problème de santé publique. Ces obstacles structurels, entre autres, qu’affrontent les populations historiquement marginalisées, peuvent conduire à des taux disproportionnés de mortalité infantile et maternelle et au développement de certaines maladies chroniques, de troubles de la santé mentale, de moins bons résultats thérapeutiques et d’une espérance de vie moindre.

Le racisme dans la médecine

Selon la Déclaration de Genève de l’AMM, le serment du médecin, tout médecin s’engage à respecter la dignité de tous les patients, à respecter les enseignants, ses collègues et les étudiants et à ne pas permettre que « des considérations d’âge, de maladie ou d’infirmité, de croyance, d’origine ethnique, de genre, de nationalité, d’affiliation politique, de race, d’orientation sexuelle, de statut social ou tout autre facteur s’interposent entre [s]on devoir et [s]on patient ».

Le racisme sous toutes ses formes existe néanmoins dans la médecine partout dans le monde et a des effets directs sur les patients et sur leur santé. Les disparités raciales systémiques dans l’accès aux soins et aux ressources de santé à l’échelle mondiale comme locale peuvent se traduire par des disparités de résultats thérapeutiques.

Sur le plan interpersonnel, les préjugés et les stéréotypes raciaux ancrés chez certains professionnels de la médecine peuvent les rendre réticents à recevoir certains patients ou négligents à l’égard de certains symptômes observés chez des patients appartenant à des populations marginalisées, ce qui peut se traduire par une communication défaillante, voire à un traitement inadapté ou tardif. Le racisme peut faire obstacle ou saper l’établissement de la confiance qui est essentiel à une relation médecin-patient fructueuse.

Les médecins issus des populations marginalisées font également face au racisme de certains de leurs patients et d’autres médecins ou professionnels de santé. Ils peuvent ainsi subir, du fait de ce racisme, des intimidations, du harcèlement et du dénigrement professionnel sur leur lieu de travail. De telles expériences peuvent nuire non seulement au bien-être et à la santé du médecin, mais aussi au bon exercice de sa profession. Ce racisme peut saper la confiance du médecin marginalisé, qui aura plus de difficulté à exprimer ses préoccupations au sujet de la sécurité du patient par peur d’éventuelles critiques ou conséquences néfastes. Les inégalités raciales importantes et croissantes en matière de traitement professionnel et de possibilités d’avancement peuvent avoir un impact sur la carrière des médecins.

En outre le racisme systémique peut créer des obstacles à l’entrée dans la profession de médecin pour des groupes historiquement exclus, ce qui conduit à une faible représentation et pourrait contribuer à de moindres résultats thérapeutiques pour des patients. Ces obstacles sont causés par un certain nombre de facteurs, y compris des préjugés implicites et explicites lors des admissions et des embauches, un manque d’environnements professionnels inclusifs, des inégalités raciales en matière de financement de l’éducation tout au long de la vie.

Afin de prendre en charge les inégalités de santé entre les patients, il est essentiel que la profession de médecin soit représentative de la population.

Le racisme dans l’enseignement médical

Dans la formation des médecins, les préjugés implicites et explicites n’ont pas seulement des conséquences sur le processus d’admission ; ils influent également sur les programmes, le perfectionnement et la manière dont les étudiants marginalisés sont traités et évalués. Les environnements d’apprentissage non inclusifs et nocifs peuvent créer chez les étudiants appartenant à une minorité un risque accru d’anxiété et de dépression. De plus, les supports d’apprentissage et les programmes ne reflètent pas la diversité des expériences, des représentations et des manifestations des pathologies et échouent à aborder frontalement la question du racisme dans la médecine.

Le racisme dans la recherche médicale / dans les revues médicales

Le racisme structurel influence également la participation et donc l’inclusivité dans la recherche médicale. Les exemples historiques d’expériences ou de recherches contraires à l’éthique en l’absence de consentement éclairé de populations marginalisées ont conduit à un haut niveau de défiance vis-à-vis de l’institution médicale. D’autre part, l’exclusion des groupes marginalisés des essais cliniques conduit à un manque de données sur les effets que certains médicaments, traitements ou états de santé peuvent avoir sur les personnes issues de ces groupes. Le manque de transparence raciale dans les données peut conduire à un manque de compréhension sur la manière dont les inégalités raciales conduisent à des inégalités de santé. Il peut également saper le potentiel de l’intelligence artificielle de révéler et de surmonter les préjugés dans la médecine. Les algorithmes sont à l’image des professionnels de la santé et de la technologie que les créent.

De plus, les revues médicales, gardiennes des recherches fondées sur des preuves, ont généralement négligé la question du racisme et de ses conséquences sur les inégalités de santé, de même qu’elles ont négligé la sous-représentation des personnes marginalisées parmi les décideurs et les auteurs de ces revues.

 

DÉCLARATION

C’est pourquoi l’Association médicale mondiale :

  1. Condamne sans réserve le racisme sous toutes ses formes, à tout moment et où qu’il se manifeste ;
  2. déclare le racisme problème de santé publique ;
  3. reconnaît que le racisme est structurel et profondément enraciné dans les soins de santé ;
  4. affirme que le racisme est fondé sur une construction sociale qui ne se fonde sur aucune réalité biologique et que toute prétention à la supériorité par l’exploitation de préjugés racistes est à la fois contraire à l’éthique, injuste et néfaste ;
  5. reconnaît que l’expérience du racisme est un déterminant social de la santé et qu’elle est à l’origine d’inégalités de santé persistantes ;
  6. s’engage à activement promouvoir l’équité et la diversité dans la médecine et à s’efforcer de parvenir à des environnements de santé inclusifs et équitables.

 

RECOMMANDATIONS

L’AMM exhorte ses membres et tous les médecins :

  1. à faire adopter la déclaration ci-dessus par leur propre organisation ;
  2. à reconnaître les conséquences délétères du racisme sur la santé et le bien-être des populations marginalisées et à s’efforcer d’y remédier ;
  3. à promouvoir un accès équitable aux ressources de santé et aux autres ressources sociétales, à la fois à l’échelle locale, nationale et mondiale ;
  4. à s’engager à travailler activement au démantèlement des politiques et pratiques racistes dans les soins de santé et à défendre des politiques et des pratiques antiracistes qui favorisent l’équité dans les soins de santé et la justice sociale ;
  5. à mettre en œuvre des changements organisationnels et institutionnels afin de favoriser la diversité au sein de la profession médicale et des organisations dont elle s’est dotée ;
  6. à soutenir, autant que faire se peut, l’évolution des pratiques d’admission et les programmes d’enseignement de la médecine en vue de promouvoir l’inclusivité et sensibiliser aux effets néfastes du racisme sur la santé ;
  7. à promouvoir des environnements d’apprentissage justes et sûrs pour l’enseignement de la médecine ;
  8. à promouvoir un accès équitable à un enseignement médical et de santé publique de qualité ;
  9. à mettre en lumière les expériences des médecins issus de groupes sous-représentés pour assurer la visibilité de modèles et favoriser un sentiment d’inclusivité et de pouvoir d’agir parmi les étudiants issus eux aussi de populations historiquement marginalisées ;
  10. à garantir des environnements de travail sûrs, soutenants et respectueux pour tous les médecins, y compris ceux qui sont issus de populations historiquement marginalisées ;
  11. à créer des canaux permettant aux médecins et aux étudiants en médecine de signaler les cas de harcèlement ou préjugés raciaux ;
  12. à prendre des mesures disciplinaires contre les auteurs de harcèlement ou de préjugés raciaux dans la profession de médecin et à mettre en place des mesures aux fins de prévenir le harcèlement et la discrimination, de protéger les personnes qui les subissent et de mettre fin à ces pratiques dans le champ de la médecine ;
  13. à prendre des mesures pour identifier les lacunes dans la recherche et promouvoir la recherche fondée sur des preuves au sujet des conséquences du racisme sur la santé ;
  14. à encourager les revues médicales à amplifier les voix des chercheurs en médecine et des experts de la santé issus de communautés sous-représentées et historiquement exclues de la médecine ;
  15. à s’efforcer de promouvoir la représentation au sein d’essais cliniques menés de manière éthique conformément à la Déclaration d’Helsinki de l’AMM, comme manière de faire progresser l’égalité dans la santé ;
  16. à favoriser de plus amples recherches sur les conséquences du racisme dans les systèmes de santé.
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